Mission deux par deux

Soixante visages radieux, resplendissants, malgré une peau brûlée par le soleil de la canicule de juin 2012. Quelques-uns arborent une barbe de cinq jours, la plupart portent des vêtements fripés. Rien d’étonnant quand on sait qu’ils arrivent de cinq jours de mission du 18 au 22 juin… au Canada! Sans argent, sans pain ni eau, sans vêtements de rechange et sans brosse à dents. Avec pour seule nourriture la Bible et le bréviaire, ils ont été envoyés dans presque tous les diocèses du Québec et quelques limitrophes.

La veille du départ, ils ne savent même pas où ils seront envoyés ni avec qui. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils partiront deux par deux avec la bénédiction du primat du Canada, Mgr Gérald C. Lacroix, pour porter le message du Christ dans les paroisses. La répartition dans le territoire s’effectue par une pige: dans un panier, les noms des diocèses; dans un autre, ceux des hommes; et dans un troisième, ceux des femmes.

Ils sont laïcs (familles en mission au Canada), prêtres, séminaristes et catéchistes membres du Chemin néocatéchuménal. Québécois pure laine ou gens de partout dans le monde. Résultat de la pige? Deux séminaristes latinos à Mont-Laurier, une Irlandaise et une Québécoise à Chicoutimi, un Africain et un Polonais pour Montréal… en tout, 11 femmes (dont une enceinte) et 49 hommes sont déployés sur notre territoire, sans besace ni manteau.

Une fois rendus sur place, ils commencent par rendre visite à l’évêque du lieu pour demander sa bénédiction, sans rendez-vous, en espérant qu’il sera présent et disponible. Puis, la mission commence, à pied, de paroisse en paroisse… à la rencontre des curés ou des gens dans les rues, selon le désir de l’évêque.

Une mission portée par la prière de toute une communauté de laïcs, telle Thérèse de Lisieux, missionnaire dans son monastère.

Si on part en mission dans la crainte, c’est en chantant qu’on revient au bercail, pour raconter des histoires inimaginables où Dieu s’est manifesté avec douceur ou avec force. Tous ont vu et touché Dieu dans cette semaine missionnaire vécue dans la précarité.

Un prêtre visité, d’abord incrédule, doute que les deux énergumènes sales et ébouriffés qui se trouvent devant lui puissent vraiment être là au nom de l’évêque. Puis, le lendemain – après une nuit à la belle étoile –, l’un d’eux commence à raconter son expérience à titre de séminariste, pendant que le curé, bouleversé de joie, reconnaît finalement en eux de vrais disciples, des anges contemporains venus lui dire qu’il est possible de vivre l’Évangile jusqu’au bout.

Une femme octogénaire, touchée par le témoignage de deux étrangers de passage dans sa paroisse, l’un se disant séminariste et l’autre père de huit enfants, leur offre sans aucune crainte de déjeuner chez elle… puis de prendre une douche… puis de laver leurs vêtements… avant de leur raconter sa souffrance. Une souffrance qu’elle porte depuis 30 ans et qu’elle reconnaît être la source même de son lien avec Dieu.

Un homme, type armoire à glace, tatoué, avec des problèmes d’alcool évidents, s’arrête au bord du chemin, tasse les bouteilles de bière vides pour laisser entrer les deux missionnaires qui font du pouce pour se rendre à la prochaine église. «Je ne sais pas pourquoi je m’arrête, ça fait des années que je n’ai pas ramassé de pouceux.» «Nous, on sait pourquoi. C’est parce qu’on a une mission pour toi, une bonne nouvelle», répondent-ils. Le fier-à-bras freine brutalement et s’arrête sur l’accotement, prêt à sortir nos deux apôtres, tout tremblants, hors de sa voiture. Il se ravise lorsqu’il les entend dire qu’ils sont catholiques; providentiellement, feu sa mère était dans les Cursillos. Il commence à raconter que, au cours l’année qui vient de s’écouler, il avait perdu tous les gens qu’il aimait et que sa femme l’avait quitté à cause de son problème d’alcool. Découragé de la vie, suicidaire, il leur montre le mur de béton qu’il l’attire pour en finir… Et notre gaillard, d’abord réfractaire, s’attendrit finalement jusqu’à pleurer pendant que nos témoins racontent leurs expériences de Dieu, lui répétant que Dieu l’aime et qu’il ne l’a pas abandonné.

Certains des envoyés ont mangé leurs trois repas par jour, d’autres n’ont reçu que le petit déjeuner… Plusieurs ont dormi à la belle étoile, d’autres ont été hébergés à l’évêché ou même à l’hôtel! Mais le plus surprenant, c’est que tous sont revenus heureux, remplis de vie, avec le désir de recommencer à la prochaine occasion!

«Non, ces gens ne sont pas ivres, comme vous le supposez» (Ac 2,15a). Ce ne sont pas non plus des super apôtres qu’il faut admirer et mettre dans une classe à part. Au contraire! Ce sont plutôt de simples personnes qui ont eu la grâce de goûter à l’amour de Dieu, surtout à cause de leurs faiblesses. Et qui, sans effort, mais par reconnaissance, sont allés vers l’autre, le prochain, celui qui souffre encore, passant ainsi de «être aimé» à «aimer». Devenant à leur tour de nouveaux christs pour notre génération en portant un message d’espérance aux prêtres de notre pays pour leur donner courage et aux brebis égarées pour qu’elles puissent reprendre leur place au sein du troupeau.

Sophie Bouchard

Magazine La Vie est Belle, février 2013